Extraits

« Il est important de comprendre que nos grands-parents et tous ceux qui les ont précédés ont pour nous ces deux aspects paradoxaux. D’un côté, il y a la personne qui a circulé dans l’histoire avec le temps qui passe. Elle a dû faire son chemin personnel répondant à ses propres nécessités. Elle s’est confrontée à des ombres et des épreuves. Des secrets, des deuils, des séparations, des tensions de toutes sortes. Ce côté de la réalité est celui que la tête peut saisir. C’est le côté dont on se souvient ou que l’on nous a raconté. C’est le côté que l’on peut étayer par des recherches généalogiques et sur lequel il est possible de spéculer. Un être est passé et l’on regarde ce qu’il a fait, ou ce qu’on pense qu’il a fait. Nous sommes du côté de la mythologie familiale et la réalité passe au crible de l’interprétation de chacun. C’est le côté du rêve dont je parlais tout à l’heure, des illusions dont on se berce, des analogies que l’on croit découvrir. Un tel était un saint, un tel était un monstre. Mais il pourrait tout aussi bien s’avérer que le saint n’était pas si saint que ça et que le monstre avait du cœur…

Et puis nos aïeux possèdent un autre aspect. Un aspect polaire. Un aspect venant non pas du passé mais trouvant sa source dans l’avenir. Ils incarnent pour nous une fonction grand- parentale. Ils incarnent un principe.

Que ce soit la fonction de grand-père maternel ou une autre, il est important de réaliser que la fonction grand-parentale est une réalité dont nous-mêmes sommes à l’origine : c’est nous qui faisons d’eux nos grands-parents, du simple fait que nous existions. Nous n’étions pas encore nés qu’ils étaient déjà dans cette fonction à venir, du simple fait que nous naîtrions un jour. Que nous soyons nés nécessite qu’ils aient vécu cette fonction, même si nous ne l’étions pas encore à l’époque de leur propre existence. Ils répondent par leur fonction à notre existence et à notre éveil.

Ainsi, ce que nos aïeux ont éprouvé leur appartient totalement, mais ce que nous avons à vivre nécessite qu’ils aient vécu telle ou telle épreuve. Le temps s’écoule dans les deux sens. Du passé parle la personnalité, et du futur, la fonction grand-parentale. Et nous nous tenons entre les deux. Cet intervalle créé un paradoxe essentiel à notre éveil. »


« Le chemin que nous faisons vers nous-mêmes présente certaines difficultés auxquelles une fonction grand-parentale peut répondre. Ainsi, l’aïeul, qui par sa fonction est le plus important pour nous, est déterminé par les épreuves que nous vivons nous-mêmes. Cet ancêtre se donne alors dans toute son humanité. Il s’offre pour que nous puissions nous éveiller à ce qui nous manque. Il nous fait le somptueux cadeau de son existence.

C’est comme dans certains contes : le cadeau qu’il nous fait peut sembler repoussant aux premiers abords. Nous jugeons l’existence de cet aïeul avec de petits critères étroits. Nous éprouvons à son égard une aversion, de l’indifférence ou que sais-je encore… Nous ne voulons pas l’approcher. Nous ne savons pas comment recevoir le cadeau qu’il nous offre. Nous nous formalisons sur l’emballage et regardons si le nœud est joliment noué ou pas. Nous imaginons que nos problèmes sont dus au fait que le cadeau ne présente pas comme il faudrait. Et ce cadeau, que nous n’avons même pas ouvert, devient un fardeau dont nous aimerions nous débarrasser. »


« La vie est tellement riche que jamais deux situations ne peuvent être identiques. Lorsque l’on s’éveille, on s’aperçoit que tout ce qui arrive est réellement toujours unique. Si je m’attends à entendre mon collègue se plaindre comme chaque matin, je rêve. Si je suis éveillé, je vais réellement écouter ce qu’il me dit aujourd’hui et en quoi son discours est différent de celui d’hier. Et je vais percevoir en quoi ma présence change elle aussi. Le temps cesse d’être circulaire et il me devient possible de me déterminer autrement. »


Une nuit, je me réveillais, pensant à ce qui se transmet d’une génération à l’autre. Je voyais des ruisseaux descendre du haut des montagnes, bondir en cascades, se rencontrer en torrents, grossir pour devenir rivières et s’apaiser jusqu’aux fleuves qui débouchent sur les mers. Une multitude de cours d’eau se fondaient et s’immobilisaient dans les masses océanes. Je voyais la vie couler jusqu’à nous par deux affluents parentaux, alimentés par quatre fleuves grands- parentaux, eux-mêmes nourris par huit rivières, seize ruisseaux, trente-deux torrents,…

Il m’était facile d’imaginer que l’eau dans laquelle nous baignons contient toutes les alluvions charriées par tous les cours d’eau se trouvant en amont. Mais s’il y avait par exemple trop de calcaire dans cette eau-là, fallait-il empêcher les rivières venant du Jura de déverser leurs ondes dans les nôtres ? Devions-nous leur faire barrage pour nous en libérer ? Il m’apparaissait que ce qui pose problème n’est pas l’alluvion qui nous encombre. C’est notre incapacité à pouvoir en faire quoi que ce soit. Si nous supprimons le calcaire, l’eau devient trop acide… et ce n’est pas forcément beaucoup mieux. En faisant barrage à ce qui nous encombre, nous nous coupons de ce qu’il y avait de bon dans cette eau-là. L’eau est toujours bonne si nous savons nous expliquer avec ce qu’elle véhicule.

Alors j’imaginais que nous puissions apprendre à maîtriser cette influence trop forte, à mieux nous lier à elle, de façon à en tirer une nouvelle compétence. En fait, nous aurions la totale maîtrise de ces influences si nous pouvions nous tenir nous-mêmes à la source. Ce serait une totale inversion du mouvement.

Et cette nuit-là, je songeais à un second courant moins visible que le précédent et pourtant tout aussi puissant et essentiel : je le voyais prendre naissance à la chaleur du soleil qui échauffe la surface de l’océan. Et cette eau que l’on ne peut plus boire s’évapore et s’élève jusqu’aux sommets les plus hauts. Elle réalimente les sources. Cette nuit-là, en regardant ce courant inversé qui porte la vie et sans lequel toutes les sources se tariraient, je repensais à l’amour que Toussaint, Paul ou Zoé avaient éprouvé pour leur aïeul. Et je voyais le soleil parler des sources à l’océan.


Il ne s’agira pas de chercher la cause des problèmes que nous pouvons avoir, dans ce qui a été vécu par ceux qui nous ont précédé. Qu’une grand-mère ou un grand-père puissent avoir vécu quelques difficultés, n’implique pas que nous reproduisions un même schéma. Même si l’on pense parfois pouvoir faire des parallèles…

S’en tenir à un niveau historique, c’est regarder de façon parcellaire et forcement partiale, les difficultés qu’à eu un aïeul à aimer, à rester cohérent, confiant, etc. On voit un être humain en lutte avec un destin plus ou moins difficile. Dans certains cas, comme ce destin fait plus ou moins écho au notre, nous imaginons que nous reproduisons ce qu’il a mis en scène autrefois.

Avec la salutogénéalogie, il s’agit de regarder ici tout autre chose que la personnalité de l’aïeul considéré : ce qui est recherché, c’est de retrouver un lien avec une ressource. Et cette ressource n’est pas une personnalité, mais une position familiale, qu’incarne une personnalité. Par exemple, la position de la grand-mère maternelle, identique dans toute les familles du monde, alors que les personnalités sont évidemment toutes uniques…

La formation de salutogénéalogie propose de découvrir les quatre fonctions grand- parentales, de reconnaître laquelle des quatre serait la ressource nécessaire pour la personne qui vient en consultation soumettre ses difficultés du moment, et d’apprendre à engager un travail de visulisation permettant de faire l’experience de la fonction grand-parentale choisie.


« Il est parfois tellement difficile d’être touché par un semblable. Cet ancêtre que l’on montre du doigt ou que l’on passe sous silence, c’est pourtant notre semblable qui s’efforce à garder l’équilibre dans les épreuves. Il est tombé peut-être mais il aspire à la même chose que nous. Nous sommes liés par la fonction qu’il incarne. Les ombres qu’il nous montre sont de même nature que les nôtres et leurs répondent. Elles enveloppent cette lumière que nous recherchons aussi.

En fait, c’est un rendez-vous avec nous-mêmes que cet aïeul nous propose et ce rendez-vous dépend de notre capacité à le comprendre. Non pas le comprendre avec la tête, mais avec le cœur. Il nous faut nous dépasser et apprendre à l’aimer, lui qui se débattait avec ses ombres.

Etant moi-même père de filles et de garçons, je serai peut-être un jour grand-père maternel et grand-père paternel. Et ces deux fonctions sont déjà miennes, même si aucun petit enfant n’a encore vu le jour. Il y a probablement des épreuves que je vis, qui ont leur origine dans ce que l’un d’eux aura à travailler. D’un côté, ces épreuves sont totalement miennes, mais elles sont également là pour répondre au besoin d’éveil de quelqu’un après moi. Ma conduite manifestera pour lui mon lien à la fonction grand-parentale dont il a besoin. »


« Du point de vue du Je, il n’y a pas de bon ou de mauvais aïeul. Le saint comme le bandit, le glorieux personnage comme le parfait l’inconnu remplissent tous leurs fonctions.

Celui qui a besoin par exemple de la fonction du grand-père maternel, trouvera chez son grand-père maternel une histoire qui répond à ce qu’il est en train de vivre et l’effort qu’il devra faire pour s’ouvrir à cet aïeul, lui permettra de se trouver lui-même. »


« Si je suis grand-mère, j’occupe pour les enfants de ma fille une toute autre position que pour ceux de mon fils. Ma personnalité, mon histoire, ma vie, toute la mythologie familiale qui circule ou circulera un jour sur mon compte, tout cela forme une ambiance, un contexte. Les enfants de ma fille chercheront, à travers tout ceci, à se lier à leur grand-mère maternelle : ma façon d’être, mes épreuves, mes quêtes seront abordées sous l’angle typique de ma fonction familiale. Les enfants de mon fils se lieront à d’autres aspects de la même histoire. Les aspects qui les renseignent sur ma fonction de grand-mère paternelle. Cela n’est pas conscient, mais réel. »